(MOÏSE DE CATTAOUI PACHA)
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(SOUVENIRS D’UNE ENFANCE STUDIEUSE ET HEUREUSE)*. |
http://www.sefarad.org/publication/lm/48/html/page44.html
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Albert Oudiz
Dans les quartiers de Sakakini et Ghamrah, au nord du
Caire, la plus célèbre école juive était l’école Moïse de Cattaoui
Pacha. Elle était jumelée avec l’école des filles Marie Suarès dont elle
était mitoyenne. A Cattaoui, les classe primaires jusqu'à la 6ème
étaient réservées aux garçons et les classes secondaires de la 7ème à la
9ème (telle était la nomenclature en son temps) étaient mixtes. Inutile
de préciser que les jeunes garçons dont j’étais, rêvaient sans cesse
d’accéder aux classes secondaires pour, enfin, côtoyer, les jeunes et
coquettes demoiselles sur les mêmes bancs.
Cette école dépendait de la fameuse Alliance Israélite
Universelle, fondée en France en 1860 par des notables juifs français
qui avaient pour idéal, tant de répandre parmi les communautés juives à
l’étranger la civilisation et l’humanisme de la France, que de permettre
aux couches de la petite bourgeoisie juive dans ces communautés
d’accéder à l’enseignement de la langue et de la culture françaises. Des
professeurs et des éducateurs étaient recrutés en France et envoyés dans
les établissements de l’A.I.U. dans les différents pays du bassin
méditerranéen pour accomplir leur mission en compagnie de professeurs
recrutés sur place.
L’école était située au carrefour de la rue Saïd où
j’habitais et de la rue Sakakini. Celle ci partait du rond point du même
nom, petit terrain circulaire entièrement occupé par un château
d’opérette qui nous fascinait quand nous nous promenions autour. La
famille Sakakini qui lui avait donné son nom l’habitait encore. La rue
aboutissait au midâan (place) du Dâaher ainsi nommé parce que s’y
trouvaient les ruines d’une ancienne forteresse du temps des mameluks,
dont le célèbre « El Zâaher Beibars », Zâaher étant devenu Dâaher. On
l’appelait également Madbahh el Enguéliyze (Abattoir des Anglais). Ces
derniers avaient en effet créé le premier abattoir du quartier alors
qu’auparavant les bêtes étaient égorgées dans la rue. Entouré de douves
asséchées que franchissaient plusieurs pont-levis, on y avait aménagé un
jardin et des jeux d’enfants.
Un peu plus loin que l’école Suarès, qui y faisait
suite et de l’autre côté, un bâtiment mystérieux nous terrorisait.
C’était aussi une école, celle de l’ordre de Notre Dame de Sion. L’on
chuchotait que cet ordre avait été créé dans le but de convertir les
petites juives et sauver leurs jeunes âmes pour les destiner au Royaume
des Cieux. Cet établissement hantait les cauchemars des parents juifs.
Les miens me recommandaient sans cesse, si je venais à le longer, de
passer sur l’autre trottoir, craignant que l’on ne m’enlève et que je ne
disparaisse dans je ne sais quel monastère.
Mes parents m’avaient inscrit à Cattaoui dès l’âge de
4 ou 5 ans, et l’on m’avait placé au jardin d’enfants logé dans les
locaux de l’école des filles. J’avais pour institutrice Mademoiselle
Shiffra qui était née en Palestine. En plus des chansons juives que nous
apprenions avec un bel enthousiasme, elle nous enseignait ... l’hébreu
qui devint ainsi pendant une bonne année ma troisième langue maternelle,
après le français et l’arabe. Le plus marquant souvenir de cette période
bénie fut la pièce de théâtre que Mlle Shiffra monta, (elle le faisait
chaque année), au moment de la fête de Pourim, et dont les dialogues
étaient essentiellement en hébreu Gros bébé joufflu, je fut sélectionné
pour interpréter le roi Assuérus (Ahash-vérosh Hamélékh). L’on m’avait
coiffé d’une belle couronne en carton doré (comme celles que l’on vous
offre avec les galettes des rois), et avais à mes côtés, une ravissante
petite fille blonde aux yeux bleus qui incarnait la reine Esther (Esther
hamalka). Une superbe photo prise en son temps avait fixé pour
l’éternité l’image de cet événement, mais cette éternité s’est achevée
avec la perte tant regrettée de ce document.
Le directeur de l’école s’appelait Monsieur Mehrez. Il
appartenait à une famille respectable dont on disait qu’elle était
apparentée au charismatique Grand Rabbin d’Egypte, Haïm Nahum Effendi.
Je le vois encore quand, à chaque rentrée des classes, il recevait mon
père que j’accompagnais, pour discuter longuement de la délicate
question de ma scolarité. (On disait les « écolages»). Ah ces écolages !
Bien plus tard je me suis rendu compte de quel poids ils pesaient sur le
budget des familles. Et chaque fois que l’économe Monsieur Setton
passait de classe en classe pour rappeler à un enfant que ses parents
avaient tardé à les acquitter, je me terrais sur mon banc, tremblant de
peur et de honte à l’idée qu’il pouvait m’appeler à mon tour.
Tous les matins la cloche de l’école rassemblait les
élèves qui se mettaient en rangs par classe. La minute d’hygiène : les
professeurs passaient alors dans les petites classes pour vérifier les
tenues des élèves et la propreté des mains Il fallait présenter ses
doigts légèrement pliés, poignées tournées vers le haut. Gare aux ongles
« en deuil », dont la crasse soulignait en noir le bout des doigts.
Ensuite la minute religieuse : un élève du secondaire sortait alors et
récitait à haute voix la prière classique juive du Shémâa’ Yisraël (le
pater noster des juifs), que certains accompagnaient à mi-voix. Cela
terminé, les rangs s’ébranlaient et nous regagnions nos bancs. .
L’école avait bonne réputation, tant en raison de la
valeur des enseignants que pour la bonne tenue de ses élèves parmi
lesquels il y avait peu de têtes brûlées. J’avais en ce qui me concerne
une telle soif d’apprendre que j’avalais à longues goulées tout le
savoir qui m’était dispensé sans compter. Parce que du savoir, on en
déversait en veux-tu en voilà. L’enseignement pléthorique com-portait la
religion juive (Professeur Adon Davilah), la langue hébraïque (Professeur
Adon Meïr Dahan), la langue française, syntaxe et analyse logique, (
Professeurs Mr. Octave Piot et Mlle Manadily), la littérature française
(Professeur Monsieur Fargeon), la langue arabe (profes-seur ostâaz
Abdallah) les mathéma-tiques, la biologie animale et la botanique (Professeur
Mr. Haïm), la géographie et l’histoire de France, (nos ancêtres les
gaulois), (professeur Monsieur Léger ), l’histoire et la géographie
d’Egypte (Professeur Mr. Wolfson), et plus tard des rudiments de langue
anglaise (Professeur Madame Aboulafia). Vers 1935, nous bénéficiâmes de
l’enseignement de la langue italienne par les soins du ministère italien
de la culture (devrait-on dire de la propagande ?) de Mussolini. C’est
ainsi qu’arriva un jour, une superbe walkyrie blonde et agressive
Mademoiselle Messa-daglia qui exigeait quand elle pénétrait en classe,
que nous nous dressions et lui rendions son salut fasciste en levant le
bras tendu. Ce personnage eut son heure de célébrité en 1942, quand,
convaincue d’espionnage au profit des Allemands de Rommel, elle fut
jugée, condamnée et exécutée. Parmi les membres du complot anti
Britannique, plusieurs hautes personnalités politiques égyptiennes et
quelques jeunes officiers dont un certain Anwar el Sadate, futur
président de la République d’Egypte.
Je ne sais si après un tel bourrage de connaissances
nous avions la tête bien faite mais elle était bien pleine. Quant à moi,
bénéficiant d’une belle capacité mnémotechnique et d’une faim insatiable
de tout savoir que l’on mettait à ma portée, j’avalais tout, tout, tout,
et en retenait une belle partie. Jusqu'à ce jour je garde une
reconnaissance émue à l’égard de l’école de mon enfance d’avoir si bien
meublé mon esprit. Quand même, quelle aberration. Songez, que nous
devions savoir dessiner de mémoire la carte de l’Egypte et celle de la
France, le cours du Nil et de ses affluents de même que des cinq fleuves
de France et de leurs rivières. Nous devions décrire l’itinéraire d’une
péniche allant de Sète jusqu'à je ne sais quelle ville du Nord en
utilisant les fleuves, les cours d’eaux ainsi que les canaux creusés par
l’homme pour relier une voie fluviale à l’autre, connaître les
principales familles de plantes, les différentes races d’animaux
vertébrés et invertébrés, résoudre en un temps record toutes sortes de
problèmes de robinets et de baignoires qui perdaient leurs eau, ou de
trains allant à la rencontre l’un de l’autre, apprendre de nombreuses
récitations dans les quatre langues, que sais-je encore. Nous avions
également une heure de gymnastique enseignée par un professeur venu de
France, Monsieur Bardoux, bel athlète légèrement défraîchi, sorti du
Bataillon de Joinville, qui, pour nous apprendre à marcher au pas, nous
faisait chanter en cadence un air de son pays, « C’est nous, les gars de
la Marine ( ! ?) ». Ah ! J’oubliais. Nous avions en plus un géant
soudanais d’un noir de jais, le sheikh Gharib, qui nous enseignait la
calligraphie arabe ainsi que l’usage du qalam. Nous apprenions à
dessiner les « arabesques » (c’est bien le mot de circonstance) des
lettres arabes dans les différents styles. Et tout cela était dispensé à
des jeunes d’un âge allant jusqu’à 13 ans !
Au beau milieu de ma scolarité, nous changeâmes de
directeur. C’est ainsi qu’un beau jour, débarqua de France, Monsieur
Roger Moline. Il se présenta à nous un matin devant toutes les classes
réunies. Il était de petite taille, se tenait bien droit pour ne pas
perdre un centimètre de son 1m.50. Il est était roux comme il n’est pas
possible de l’être. Le front haut dégagé d’une chevelure frisée, un peu
de couperose aux joues, un binocle derrière lequel on voyait deux yeux
d’un bleu de porcelaine pétillants d’intelligence. Sous une moustache en
brosse bien taillée, un sourire qu’il avait constamment aux lèvres
découvrait une dentition éclatante. Il était tiré à quatre épingles, et
semblait sortir d’une gravure de mode. Il avait la voix haut perchée,
chantante, un peu métallique, et bien entendu s’expri-mait en un langage
châtié qui faisait notre admiration. Sous ses dehors courtois il avait
une main de fer mais il portait à ses élèves une sollicitude jamais
démentie.
J’avais la chance de faire partie d’une classe
particulièrement bien pourvue en bons élèves, et la compétition pour les
premières places était rude. Le point d’orgue de cette compétition
dépassait les limites de notre école puisqu’elle se situait au niveau du
Certificat d’Etudes Primaires délivré par l’Education Nationale
Française. Le « major » de l’examen recevait la médaille d’or. Nous en
rêvions tous. Quand, avec les élèves des autres établissements de la
capitale nous passâmes cet examen, le jury décida qu’il n’attribuerait
pas, cette année, de médaille mais délivra 6 « mentions : bien » et
notre classe, à elle seule, en récolta la moitié, alors que l’école
Abraham Bétésh à Heliopolis, celle du Sébil à Abbassieh et je ne sais
plus quel autre établissement n’en obtinrent qu’une. Nous étions en
1935.
L’école comptait environ 200 élèves. Pendant la
récréation, l’espace était un peu limité. Souvent, les grandes classes
pratiquaient un jeu auquel elles défiaient les plus jeunes élèves.
Philosophe, et les grands gaillards, Fassi et Boyder, entre autres, se
lançaient en de longues passes, une vieille balle de tennis, que les
nous les jeunes, essayaient de capter au vol. Quand par miracle nous
arrivions à leur subtiliser la balle, c’était des cris de joie, et, à
notre tour, nous nous lancions l’objet de nos convoitises, avec peur et
fébrilité et essayant de le garder le plus longtemps possible et ainsi
de suite jusqu'à la fin de la récréation. Dans la cour, une boutique
tenue par les parents d’un de mes camarades, Gaon, délivrait des
bonbons, chocolats, sandwiches et boissons, dont la célèbre limonade
gazeuse « Spathis ». Hors de l’école et de l’autre côté de la rue, ma
caverne d’Ali Baba, la boutique de Saad. Il y vendait de tout : des
livres et des cahiers, des crayons et des gommes, des bricoles et
surtout des friandises, pâtes d’abricot pour fabriquer des cornets dans
lesquels on aurait mis un glaçon, « caca chinois » (ancêtre du
carambar), des confiseries, et aussi des « dôms », fruits secs et
fibreux dans lequel on mordait avec délectation. Souvent, quand je ne
pouvais m’offrir une gâterie, je passais de longues minutes à contempler
ces merveilles dans la vitrine.
Un événement qui me laissa une forte impression, eut
lieu un jour de 1934 ou 1935 où arriva dans notre classe, un jeune homme
noir comme la nuit. C’était, j’appris plus tard, un fallacha. Il était
membre de cette tribu de juifs d’Abyssinie, dont on disait qu’ils
étaient les descendants des fruits des amours du Roi Salomon et de la
Reine de Saba. Nous étions fascinés par la couleur luisante de sa peau
mais nous nous y habituâmes à la longue et nous n’y avons plus prêté
attention. Ce garçon, Jacob Tadès, eut, par la suite, une remarquable
carrière. Après avoir suivi pendant 5 ans les cours de l’école et obtenu
le brevet d’études secondaires, il regagna son pays. Plus tard il occupa
les fonctions de Ministre de l’Agriculture puis de Ministre de
l ‘Economie sous le règne de l’Empereur Haïlé Sélassié. Après la chute
du régime il passa par Israël où mes camarades de classe, Samy Shemtov
et Abram Cohen le rencontrèrent et passèrent un moment en sa compagnie.
Un autre élève atypique fut Mohamed Abdel Rahman, fils
du portier soudanais de notre établissement. Ce dernier avait obtenu que
son fils puisse suivre les cours de l’école. Et c’est ainsi que l’on vit
un jeune arabe du plus beau noir, s’escrimer à maîtriser la langue
française et les matières techniques telles que l’arithmétique et autres
tout comme les jeunes juifs qui partageaient les bancs de la classe.
Quand son père revint au pays pour ses vieux jours, il occupa une place
intéressante dans l’administration et y fit une carrière tout à fait
honorable. Comme on le voit, l’école Cattaoui, fleuron égyptien de
l’Alliance Israélite Universelle, essaima en Afrique Orientale.
Un autre événement qui marqua nos jeunes années, fut
notre prise conscience tout approximative des méfaits de l’antisémitisme
survenu en Allemagne. Une organisation encore inconnue de nous, la
L.I.S.C.A., Ligue Internationale Scolaire Contre l’Antisémitisme nous
adressa des orateurs qui essayèrent de nous documenter sur ce redoutable
phénomène qui s’était produit dans ce pays dirigé par le parti nazi de
Adolf Hitler. Tous les juifs d’abord, tous les démocrates ensuite,
devaient lutter contre ce fléau. Pour l’heure la contribution des jeunes
élèves se limitait à boycotter (mot que nous découvrions à ce moment)
tous les produits venant d’Allemagne. Nous pourchassions alors sans
relâche ceux qui utilisaient les crayons allemands, de la fameuse marque
« Faber » pour les briser en deux quand ils nous tombaient sous la main.
Monsieur Moline nous réunit un jour pour nous expliquer le national
socialisme allemand et ses dangers, mais notre conscience politique
balbutiante était incapable d’en apprécier l’étendue et la gravité.
N’empêche que cette menace qui pesait sur les juifs, bien que située à
des centaines de kilomètres de nous, créait en chacun de nous, un
sentiment d’inquiétude peut être imprécis mais bien réel.
Nous avions en général un grand respect pour nos
maîtres qui accomplissaient leur mission d’éducation comme on aurait
exercé un apostolat. Leur dévouement et leurs encouragements nous
aiguillaient sans cesse, et nous nous efforcions avec une belle
conscience de nous montrer dignes de leur confiance. La lutte pour les
premières places créait ainsi une émulation constante entre nous.
Certains d’entre nous avaient des rapports d’amitié qui créèrent des
liens qui ont subsisté longtemps après notre vie scolaire. Il y avait un
esprit « Cattaoui » que l’on ne retrouvait pas toujours dans les autres
établissements et qui se perpétua longtemps dans l’Amicale des Anciens
Elèves de l’école.
Nos professeurs dans leur diversité formaient une
galerie de portraits qui ont impressionné de manière indélébile nos
jeunes mémoires. Monsieur Haïm, en était le plus respecté. Il nous
enseignait les sciences et les mathématiques. Petit, brun et râblé, les
cheveux poivre et sel rejetés en arrière, il portait des lunettes aux
verres épais. Il avait le pas rapide, la parole tranchante et nasillait
quelque peu. Il nous enseignait la méthode d‘approche pour trouver
rapidement la solution des problèmes de mathématique. Mais surtout, il
n’avait pas son pareil pour nous apprendre le calcul mental. Multiplier
ou diviser un chiffre par 5, par 25 ou par 125, était pour lui et
bientôt pour nous un jeu d’enfants. Depuis, j’ai toujours surpris pour
ne pas dire épater mes interlocuteurs quand je leur donnais sur-le-champ
le résultat d’une multiplication ou d’une division mentalement, pendant
qu’ils s’employaient laborieusement avec leur règle à calcul à en
trouver la solution. Les fractions, le calcul d’intérêts ou de
pourcentage ne présentaient pas de difficulté pour moi, et j’en en
donnais la réponse sans l’aide d’une machine ou d’un crayon. Et çà, nous
le devions tous, à Monsieur Haïm.
Monsieur Haïm avait une autre marotte qui nous fit
bien souffrir. Il voulait absolument que noyons en mesure de maîtriser
les différents systèmes de poids et mesures qui avaient cours en Egypte,
pays international s’il en fut, à cette époque. A part le système
métrique, base de tout au plan mondial, il fallait connaître les
systèmes égyptien et britannique ! Pour les poids, convertir les grammes,
kilogrammes etc.. en livres, tonnes anglaises ou autres, ou bien
retrouver les équivalences avec les rotolis, okes et dirhems en cours
dans le pays. Maîtriser les pintes, pour les liquides, les acres ou les
feddans pour les surfaces, quant aux mesures de longueur, il fallait
savoir convertir les pouces et les pieds en centimètres, les yards et
les miles en mètres et vice versa. Quelle aberration que de charger nos
jeunes esprits avec cette avalanche d’unités de toutes sortes. Et nous
prenions tout cela pour un jeu passionnant. !
Monsieur Dabilah, nous enseignait la religion et la
bible. Heureusement, car sans lui je n’aurais pas connu l’épopée du
peuple juif dont je devint passionné dont je portais un culte à ses
héros immortels. Le roi David en tête, les Patriarches, le roi Salomon,
Samson, Joseph, et surtout Moïse, demeurent bien présents dans ma
mémoire. Comme Mr. Dabilah était le chantre dans la synagogue voisine,
il nous demandait de ne pas déserter les offices et vérifiait de visu,
si tout le monde était présent. Le lendemain gare aux resquilleurs qui
n’avaient pas d’excuse valable.
Mademoiselle Manadily, jeune personne timide et
effacée, était très myope. Elle essayait avec application de nous
inculquer le maniement de la langue française. Grâce à elle, chaque
exposé ou rapport que j’ai été amené à rédiger plus tard dans ma vie
professionnelle, a comporté inévita-blement une présentation (elle
disait : une introduction), un développement et une conclusion. Elle
traquait impitoyablement toutes les formes paresseuses de description.
« Jamais de verbe être ou avoir. Ne pas dire : Dans le coin il y avait
une armoire, mais : une armoire occupait le coin de la chambre, etc. De
plus, elle insistait sans arrêt auprès de nous pour la recherche et
l’utilisation du terme propre dans nos rédactions pour la bonne
compréhension de nos écrits. Quelques-uns uns parmi les élèves les plus
turbulents, profitaient sans vergogne de son manque de sévérité. Elle
avait un jour surpris ce voyou de Katz, (gentil mais un peu canaille) en
train de pétrir un morceau de glaise pour en faire un.. pénis. Qu’est-ce
que c’est ? lui demanda-t-elle ? Un minaret, Madame ! ! ! Pis, un jour,
victime d’un geste obscène d’un de ses camarades, le même Katz s’écria :
Mademoiselle il me fait ( !?) des mauvaises paroles. « On ne dit pas il
me fait, mais il me dit ! » rectifia Mlle Manadily. « Mais non !
Made-moiselle, il me fait ! » Mais ces incidents étaient exceptionnels
puisque, d’une manière générale, tous les élèves étaient studieux,
calmes et sans aucun esprit de fronde ou de manque de respect à l’égard
de nos professeurs.
Monsieur Fargeon, personnage corpulent et imposant,
grand visage buriné creusé de rides, et front haut surmonté d’une
chevelure frisée nous enseignait la littérature française et la
récitation. Il avait été acteur et de fait, il avait le geste large, la
foulée ample et une vois qui portait haut et fort. Il pénétrait en
classe comme on entrait en scène et nous faisait un grand signe de la
main. Il sévissait impitoyablement contre notre pro-pension à débiter
nos textes d’une vois monocorde et insistait pour que nous mettions du
sentiment dans nos déclamations. Il était affublé d’un drôle de tic. A
tout moment, il levait haut la main droite et passait sa paume sur le
front, puis les yeux et l’abaissait ensuite sur ses narines qu’il
pinçait et, discrètement en fouillait l’intérieur, en jetant loin devant
lui le résidu de ses fouilles puis il amenait sa main refermée à hauteur
de la poche droite de son veston et la tapotait de deux coups brefs.
Nous retenions mal nos fous rires en l’observant. Les mauvaises langues
racontaient qu’il avait été, en son temps, délesté de son portefeuille
par un habile pickpocket et depuis, voulait s’assurer tout le temps que
son portefeuille était toujours là.
Monsieur Léger nous enseignait la géographie et
l’histoire de France. Ce grand colosse nous impressionnait par sa
stature. Il avait un cheveu sur la langue mais nul n’aurait osé se
moquer de lui. Il avait également un humour à froid qui nous glaçait. Un
jour, remarquant le peu d’attention que portait à son cours un de ses
élèves il le réprimanda. « Mon-sieur, » dit le garçon, « c’est parce que
j’ai mal aux dents. » - « Vous savez quel est le remède pour un mal de
dents », répondit Monsieur Léger, « vous prenez une belle pomme, vous y
plantez vos dents et vous vous asseyez sur un réchaud allumé. Quand la
pomme est cuite, vous n’avez plus mal ! ! » Stupeur dans la classe !
Monsieur Piot, Octave de son prénom, était un
personnage singulier. D’origine Belge, il était grand et sec, le visage
anguleux, taillé à coups de serpe. Il arrivait à l ‘école en vélo et là,
il ôtait soigneusement les pinces qui retenaient les pans de son
pantalon et rangeait l‘engin chez le gardien. Il avait une façon bien à
lui de prononcer le son « ille », appelant ceci un « l » moulillé ! Nous
étions stupéfaits de l’apprendre n’ayant jamais entendu ceci ailleurs.
Quand un élève particulièrement paresseux l’irritait, il lui donnait une
grande claque (les punitions corporelles étaient fréquentes en son temps
mais heureusement à Cattaoui elles étaient rares) et lui disait avec son
inimitable accent d’outre Quiévrain : « Tu es une andouille, mon garçon,
tu es une nouille mon garçon. Tu fais le mariole, paie ! » Nous cachions
mal alors nos ricanements.
Le cheikh Gharib, était lui aussi d’un superbe gabarit.
Il était soudanais pur-sang et la preuve en étaient les 3 cicatrices
verticales qu’il avait sur chaque joue, et qui étaient le signe des
enfants de la Nubie. En Egypte on appelait ceci Meyya wé hedâashar (cent
onze : 111), ce chiffre s’écrivant en 3 droites verticales ? Il nous
racontait parfois des histoires soudanaises avec l’accent inimitable de
ce pays. Il nous enseignait l’art millénaire de l’écriture arabe. Il
utilisait un roseau spécial (qalam bast) qu’il taillait avec soin et
dans des tailles de pointe selon le style voulu (réq’ah, naskh ou soloss)
Pour un colosse il était plutôt débonnaire, mais si quelqu’un encourrait
son mécontentement, il rentrait dans une colère froide et terrible et il
assénait un coup de poing puissant sur le dos de l’imprudent. Quand,
pour illustrer son enseignement, il écrivait quelques mots sur nos
cahiers, nous avions l’impression que les mots écrits avaient été
imprimés, tant il atteignait la perfection dans son art. L’on disait de
lui, que dans la célèbre corporation des calligraphes au Caire, il
occupait le deuxième rang.
Notre professeur d’histoire et de géographie d‘Egypte,
Adon Wolffson, était un ashkénaze grand, gros et ventripotent. Il nous
contait les mystères de l’Egypte des pharaons et leurs innombrables
dynasties, l’épopée des troupes arabes colportant la parole d’Allah
transmise par Mohamed, les nombreux califes, la conquête de l’Egypte par
Amr ebn el Äass et la création du Caire etc. Si nous l’écoutions avec
intérêt c’est que l’histoire qu’il nous faisait découvrir était
passionnante. Lui aussi, puissant et coléreux, ne supportait pas la
contradiction ni le désordre en classe. Il appelait le malheureux élève
indiscipliné et lui tordait le bras jusqu'à ce qu’il se mette à genoux
et le bourrait de coups en sifflant entre les dents en hébreux ! ashpa
atta (tu es une ordure). Bien avant la création d’Israël, il gagna la
Palestine où il enseigna sous le nom de Ben-Zéév, la forme hébraïque de
son nom d’origine Wolffson.
Ostâaz (maître) Abdallah, notre professeur de langue
arabe, semblait être venu directement d’un village du Delta, tant il
était peu distingué aussi bien dans sa tenue que dans son langage
traînant et truffé d’expressions triviales. En classe, il gardait, vissé
sur la tête, son tarbouche crânement incliné sur la gauche. Nous le
désespérions tant nous avions de peine à apprendre les récitations
arabes, dont la langue difficile et rébarbative, avait raison de nos
efforts. L’arabe littéraire étant peu pratiqué et si différent du
langage parlé des rues, nous avions l’impression d’apprendre le sanscrit
ou autre langue inaccessible de ce genre. Bref, retenir en mémoire une
longue récitation et la débiter quand il nous appelait au tableau était
une épreuve redoutable à laquelle nous espérions, chacun de nous, y
échapper. Quand, un beau jour, arriva dans notre classe, un petit
albinos, cheveux, chétif et à la peau transparente, aux yeux clairs et
agités de clignements nerveux. L’intégralité de ses poils, était d’un
blanc éclatant : cheveux, cils, sourcils tout était décoloré. Appelé au
tableau, il débita d’un trait et à une cadence incroyable, les 4
strophes et refrains de la redoutable récitation, avec un accent affreux
qui rendait les mots incompréhensibles d’autant qu’il avait un cheveu
sur la langue. Quand il reprit son souffle à la fin, un silence flotta
sur la salle et le professeur, pétrifié, mit un moment à se ressaisir et
à le féliciter chaleureusement. (Aywa, ya Ménahem, énta gada’) Oui,
Ménahem, tu es un brave !
Madame Aboulafia, vielle personne quelque peu
acariâtre, essayait de nous inculquer des bribes de langue anglaise,
sans réussir toutefois à nous passionner. Les petites réci-tations
qu’elle nous faisait apprendre Twinkle, twinkle little star, ou
Lullabay, étaient d’une débilité confondante. Notre peu d’enthou-siasme
la désespérait et l’amenait à sévir avec un excès de sévérité. Elle
infligeait aux élèves turbulents des coups de règles donnés sur la
tranche et appliqués au bas des dernières phalanges de nos poings
fermés. C’était assez douloureux.
L’on croirait que tous les professeurs martyrisaient
les élèves, mais c’était bien loin d’être le cas puisque les exemples
cités étaient bien rares. Il faut rappeler qu’en son temps les punitions
corporelles étaient dans les mœurs, mais elles n’avaient rien à voir
avec le système des écoles anglaises.
Je répète que nous respections et même aimions
beaucoup nos maîtres qui faisaient preuve d’un dévouement touchant dans
l’accom-plissement de leur mission. Et c’est grâce à eux que les élèves
de notre école avaient reçu un enseignement de qualité qui faisait la
célébrité de l’établissement.
Les moyens financiers de Cattaoui étaient relativement
modestes et de ce fait, les activités extra scolaires étaient rares.
Pour le sport, un équipement réduit à sa plus simple expression. Un
portique avec quelques agrès (corde, corde à nœuds, perche, anneaux,...)
et plus tard enfin 2 paniers de basket ball. Les sous-sols de l’école
abritaient l’Amicale des anciens élèves qui offrait pour la distraction
de ses membres, une table de ping pong. Certains élèves brillèrent dans
ce sport, et un temps, Gharianni, célèbre pour sa prise de raquette en
porte plume, à la chinoise, atteignit même la phase finale d’un
championnat du Caire.
De temps en temps, mais rarement, une excursion aux
barrages du Delta, venait varier l’ordinaire. Notre classe formait un
groupe homogène dont une bonne partie était soudée par une amitié
sincère. Ce groupe fut gravement perturbé quand 2 de ses membres,
Alallouf et Zeitouni, partirent un matin en barque sur le Nil, pour se
suicider par la noyade. La motivation du geste nous échappa totalement.
Zeitouni fut repêché par un batelier mais Alallouf ne remonta pas. Nous
fûmes sérieusement traumatisés par ce drame que nous étions incapables
de réaliser complè-tement. Pendant longtemps, le souvenir de cette
tragédie pesa sur nous et notre insouciance de jeunes garçons en fut
durablement atteinte. Longtemps, toutes les fois que nous apercevions la
silhouette de son grand frère, remontait en nous l’image de notre
malheureux camarade, et une angoisse nous serrait la gorge.
Il faut que je vous parle de notre Directeur bien
aimé, Monsieur Moline qui marqua l’école de sa personnalité. Il était
partout, voyait tout, contrôlait et surveillait tout. Il suppléait les
défaillances des professeurs absents, recevait volon-tiers les
doléances, encourageait les « bons éléments », et tout cela avec son
perpétuel sourire, une courtoisie et une amabilité jamais démenties. La
classe, quoi ! Il avait cependant un péché mignon. Quand il avait à
sévir contre un élève particulièrement turbulent, il lui saisissait le
lobe de l’oreille et le pinçait avec force. Or il avait des ongles
pointus et manucurés : c’était une punition était particulièrement
douloureuse que nous appréhendions tous, Malgré cela, il créa en nous un
attachement à sa personne qui persista de longues années après notre
passage à Cattaoui. Quand il revint en France occuper d’importantes
fonctions au Ministère de l’Education Nationale, quelques anciens élèves
se retrouvèrent autour de lui pour échanger de vieux souvenirs et se
replonger dans l’at-mosphère quasi familiale que nous avions vécue à ses
côtés. Il nous reçut dans son intérieur de Sceaux en compagnie de sa
femme, sa fille Dora, et de son fils. Plus tard, ayant perdu son épouse,
il eut la chance d’être accueilli en familier chez son voisin et ancien
élève David Joury, dont l’épouse Christelle qui n’avait rien d’une juive
d’Egypte (elle était allemande), fut constamment à ses petits soins.
A la fin de mes études primaires j’eus le plaisir
d’accéder enfin aux classes mixtes du secondaire. La présence tant rêvée
de filles à nos côtés pendant les études faisait régner une atmosphère
d’émulation parmi les garçons. Cela ne dura, pour moi, que quelques
semaines. Mon père ayant appris que le Collège Français du Daher avait
décidé d’enseigner le programme arabe, me conseilla de quitter Cattaoui
pour m’y inscrire. « Tu comprends, Albert, nous vivons en Egypte et il
est bon de bien posséder la langue du pays ». Ce fut un déchirement pour
moi . Quitter une école où je me sentais chez moi, me séparer de mes
chers camarades auxquels m’unissaient tant de souvenirs communs, tant
d’événe-ments joyeux ou tristes, m’exiler dans un établissement inconnu
et peut-être redoutable pour un garçon timoré et craintif comme je
l’étais en mon temps, quelle épreuve ! Timoré mais docile, je me rendais
aux arguments de mon père, et partit vers l’inconnu la peur au ventre.
Et cependant, j’ai fait au Collège Français une scolarité triomphale qui
me donna la mesure de la qualité de l’enseignement de Cattaoui. Alors
que précédemment, je luttais âprement pour me maintenir aux premières
places avec mes plus sérieux concurrents, Pardo le fort en thème et
Mizrahi l’albinos à la mémoire phénoménale (nous étions les 3 médaillés
du Certificat) sans compter d’autres d’une valeur quasi équivalente,
dans ma nouvelle école, je caracolais sans le moindre effort loin devant
tous. Mes camarades me regardaient comme un extra terrestre, jongler
avec les problèmes de physique et chimie, résoudre sans peine les
équations d’algèbre et les problèmes de géométrie, rendre des rédactions
qui faisaient se pâmer mes professeurs de français, etc. Le Directeur,
Monsieur Bonnin, barbe et moustache « à la mousquetaire » bien que
bourru et sévère, avait pour moi le plus bienveillant des sourires. Mais
je regrettais toujours Cattaoui et mes camarades, auxquels, pendant
plusieurs semaines, je rendais visite.
J’ai longtemps gardé le contact avec quelques-uns uns
d’entre eux hélas, de moins en moins nombreux. Je vois régulièrement mon
ami Zouza Lévy qui, heureusement se trouve à Paris. J’ai vu souvent tant
en Israël qu’à Paris, mon cher Samy Shemtov avec lequel j’ai entretenu
une corres-pondance suivie pendant des années. Ce contact vient de
s’interrompre du fait de sa disparition des suites d’une longue maladie.
J’ai eu rarement des contacts avec Avram (Boumi) Cohen et Elie Salem,
mais je compte les reprendre. Les souvenirs communs qui nous lient sont
précieux et je ne voudrais jamais qu’ils ne tombent dans l’oubli.
J’ai eu la chance en décembre 2000 de me rendre en
pèlerinage en Egypte avec mes chers enfants et petits enfants. Nous nous
sommes rendus dans mon vieux quartier et j’ai revu avec émotion les
lieux de mon enfance, les maisons où j’avais vécu. Passant devant le
célèbre palais de Sakakini devenu une pitoyable ruine, j’ai longé la rue
où, jadis, se trouvaient les écoles jumelles juives. Celle de Marie
Suarès avait été remplacée par un bâtiment appartenant aux sœurs de
Notre Dame de Sion. La vieille rivalité qui opposait les écoles juives
et catholiques avait, en définitive tourné en faveur de cette dernière.
Tout à côté, s’élevait un immeuble gris et triste aux fenêtres rares,
genre blockhaus. C’était ce qui remplaçait ma chère école. Le cœur serré,
envahi d’une irrésistible mélancolie, j’ordonnais au taxi de partir bien
vite pour m’en éloigner.
Chère école de mes jeunes années, que de moments
heureux ai-je vécu en ton sein qui restent gravés dans le marbre de ma
mémoire, et dont je garde le souvenir bien qu’ils datent de plus de 67
ans. Oublier c’est trahir. Tant que je vivrai, et que j’en aurai la
faculté, je ne te trahirai jamais, tu demeureras inscrite au plus
profond de mon cœur.
Albert Oudiz
* Dédié à mon ami Samy Shemtov camarade de classe de
Cattaoui décédé en Israël le 14 Avril 2002
33, rue du Printemps - 1050 Bruxelles
Tel : 02 640 01 16 Fax : 02 648 49 08
e-mail : maurice.h@skynet.be
Rosie & Maurice Herscovitch
Vous souhaitent une très heureuse année 5763
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